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Le cirque Barnum, «le plus grand spectacle du monde», vit ses derniers jours

Article LE PARISIEN

Culture & Loisirs|16 janvier 2017, 10h52|2

ARCHIVE. L’année dernière, le cirque américain avait choisi de se passer d’éléphants, qui étaient pourtant le clou de son spectacle.REUTERS/Andrew Kelly

Les dernières représentations du cirque américain auront lieu au mois de mai.

Baisser de rideau pour le «le plus grand spectacle du monde», comme il aimait se présenter. Après 146 ans de représentations, le cirque Barnum, nom devenu commun dans la langue française, a annoncé samedi soir sa fermeture pour le mois de mai. La dernière du spectacle «Circus XTREME» aura lieu le 7 mai à Rhode Island et celle du spectacle «Out of This World» le 21 mai à Uniondale, près de New York.

Officiellement nommé Ringling Bros. and Barnum and Bailey Circus après plusieurs fusions, le cirque a expliqué dans un communiqué qu’il ne survivait plus financièrement, en raison de l’augmentation des coûts et du déclin des ventes de billets, surtout depuis qu’il a été forcé par les défenseurs des animaux de retirer les éléphants qui étaient le clou de son spectacle.
La décision a été «difficile» car «le cirque et ses collaborateurs ont été une source continuelle d’inspiration pour ma famille et moi», précise dans le communiqué Kenneth Feld, PDG de Feld Entertainment qui produit de nombreux autres spectacles et dont le père avait repris le cirque il y a 50 ans.

PETA salue «la fin du plus triste spectacle du monde»

En France, cette décision attriste Francesco Bouglione, directeur du cirque Bouglione. «Les gens qui aiment le cirque se sentent tous assommés parce que c’est une page de l’histoire du cirque mondial qui se tourne», a-t-il réagi. «Le cirque Ringling est plus victime de la finance que de la désertion du public (…) Il faudra m’expliquer comment un spectacle qui a a eu dix millions de spectateurs dans l’année n’arrive pas à être rentable. Je suis très étonné», a-t-il ajouté.

Mais l’annonce du cirque Barnum ne fait pas que des malheureux. L’association de défense des animaux PETA a salué la fin du «plus triste spectacle au monde», estimant qu’il s’agissait d’un exemple pour «les grands cirques qui font encore souffrir des animaux» et que c’était «un signe des temps qui changent».

« La situation des éléphants dans les cirques est gravement préoccupante »

Neuf vétérinaires et éthologues appellent à cesser la captivité des pachydermes qui subissent des souffrances physiques et psychologiques au quotidien.

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Photo de Samba, au cirque d’Europe à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), le 25 octobre.

A la lumière des connaissances scientifiques actuelles, nous, éthologues, zoologistes et vétérinaires, lançons un appel d’urgence sur la situation, gravement préoccupante, des éléphants dans les cirques et demandons l’arrêt immédiat de leurs représentations.

Tout d’abord, ces éléphants ont tous, sans exception, été arrachés à leur pays d’origine, ainsi qu’à leur famille lorsqu’ils n’étaient que des bébés. C’est ainsi qu’un animal sauvage se dresse : très jeune, isolé des siens pour le briser psychologiquement, alors que, de surcroît, les éléphants sont des animaux extrêmement sociaux. C’est un premier traumatisme qu’ils n’oublieront jamais.

Ensuite, ces individus, isolés, subissent au quotidien des souffrances physiques et psychologiques, dans des structures itinérantes non conformes à leurs impératifs biologiques et sociaux.

L’histoire de l’éléphante Samba illustre cruellement ce tragique destin. Elle est capturée à l’âge d’un an, au Kenya, après que sa famille a été tuée par des braconniers. Samba est alors vendue à un dresseur. Commence un intense dressage au moyen de piques métalliques qui, créant un climatde peur, permettent de dominer et de forcer les animaux, par la violence, à prendre des positions humaines (se tenir debout par exemple). Au début des années 2000, Samba commence ses représentations dans les cirques. Le 20 mai 2003, à Rochefort-du-Gard (Gard), elle refuse de faire son numéro : mimer sa propre mort. Après le spectacle, son dresseur la roue de coups. Des enfants assistent à cette scène d’une rare violence et, en pleurs, le supplient d’arrêter.

Malgré une plainte de l’association de défense animale One Voice, elle continue à subir la captivité et le dressage. Samba passe la majorité de son temps dans un enclos de 100 m2. A cela s’ajoute la promiscuité avec d’autres espèces comme les tigres ou les primates, l’interaction forcée avec le public, le transport routier régulier, la musique et les applaudissements bruyants et des lumières agressives lors des représentations. Cette situation est d’autant plus inquiétante que les éléphants sont des animaux d’une grande sensibilité sensorielle et émotionnelle, comparable aux orques.

En 2004, le cirque qui la détient change de nom et Samba aussi. Désormais, ses dresseurs l’appellent Tania. Le 8 septembre 2013, à Lizy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne), la détresse de Samba est telle que l’éléphante jette une bâche sur le fil électrique de sa clôture et s’échappe en tuant accidentellement un homme dans sa course folle. Malgré un procès, la justice ne modifiera en rien cette situation : Samba continuera à être exploitée et vivre sa vie d’éléphant martyr dans le Cirque d’Europe.

Le cas de Samba n’est pas sans nous rappeler celui de Tyke qui, en pleine représentation, à Honolulu (Hawaï), s’était évadée d’un cirque en tuant son dresseur et blessant un employé du cirque. L’éléphante s’était alors retrouvée en pleine rue et la police l’avait criblée de balles sous le regard terrifié des passants.

Les numéros de cirque exigés des éléphants les poussent au désespoir.

Des acrobaties non adaptées à leur morphologie : la douleur physique

Les numéros exécutés régulièrement sont une source de blessures aux articulations (principalement du coude et du genou), aux disques intervertébraux et peuvent causer des fissures dans les ongles. Faire asseoir un éléphant fait partie des numéros classiques. Pourtant, cette position humaine conduit à une pression excessive sur le diaphragme pouvant causer une hernie. C’est un état grave qui peut entraîner la mort. C’est la raison pour laquelle, afin d’éviter cette pression interne, les dresseurs imposent par la violence à leurs éléphants de déféquer avant d’entrer en piste.

La captivité et l’isolement : la douleur psychologique

Comme tout animal de cirque itinérant, les éléphants passent leur vie attachés et enfermés dans des remorques pendant les transports. Un cirque sillonne jusqu’à 10 villes par mois, ce qui représente des milliers de kilomètres chaque année et de longues heures durant, sans eau ni nourriture.

Les éléphants sont des animaux grégaires : à l’état sauvage, ils peuvent former des groupes sociaux de 30 à 40 individus. Il est temps de prendre en compte les besoins fondamentaux des éléphants détenus par les cirques. Accepter cette situation, c’est cautionner la condamnation de ces animaux si majestueux. Rappelons que la Fédération des vétérinaires d’Europe, qui regroupe 46 organisations dans 38 pays, recommande l’interdiction de l’utilisation d’animaux sauvages dans les cirques en déclarant dans un communiqué de presse en date du 6 juin 2015 : « Leurs exigences physiologiques, mentales et sociales ne peuvent être atteintes de manière adéquate ». Aujourd’hui, 23 pays ont interdit les cirques avec animaux (dont 9 pays européens).

Une retraite bien méritée…

Au vu de ces éléments, nous recommandons vivement que les éléphants détenus dans les cirques soient placés dans une structure adaptée à leurs besoins fondamentaux liés à leur espèce, comme Elephant Haven. Située dans le Limousin et fondée par des spécialistes des éléphants, Elephant Haven est un sanctuaire européen destiné aux éléphants captifs pour leur offrir un havre de paix. Les éléphants n’y seront jamais enchaînés ou contraints par la force. Ce sanctuaire ouvrira ses portes dès 2017. Il s’agit donc d’une formidable chance de mettre un terme heureux au calvaire de ces « éléphants clowns », enfin !

Les actes de résistance de Samba sont fréquents et préoccupants. Avoir une mémoire d’éléphant n’est pas seulement une expression populaire. Les éléphants n’oublient jamais et encore moins lorsqu’ils ont subi des traumatismes multiples.

Allons-nous attendre que Samba soit la nouvelle Tyke pour que l’Etat agisse ?

Dorothée Aillerie, vétérinaire.

Thierry Bedossa, vétérinaire, comportementaliste et président de l’association AVA (Aide aux vieux animaux).

Norin Chaï, vétérinaire.

Philippe Devienne, vétérinaire et philosophe.

Claire Fournier, vétérinaire.

Yann Huchedé, directeur du refuge animalier de l’Arche.

Julie Lasne, éthologue.

Cyril Leduc, éthologue et président de l’association Les Félins.

Joël Minet, biologiste, Muséum national d’histoire naturelle.

Lettre ouverte contre les conditions de détention des animaux dans les cirques

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image: éléphante vana mana du cirque Bouglione.
L'éléphante Vana Mana du cirque Bouglione.

Dans une lettre ouverte à Anne Hidalgo, maire de Paris, dix éthologues, philosophes et scientifiques dénoncent les méthodes de dressage et de captivité dans les cirques.

Madame la maire,

Nous vivons, pour nombre d’entre nous, sans doute dans l’une des plus merveilleuses villes au monde. Et pourtant, ceux qui d’année en année autorisent, notamment sur la pelouse de Reuilly, l’installation de cirques itinérants détenant des animaux, la défigurent.

Puisque le monde politique attend souvent l’expertise scientifique pour agir, rappelons que la communauté scientifique internationale reconnaît de façon unanime que les animaux sont doués de sensibilité (ce que le code civil a enfin entériné), qu’ils ressentent la souffrance, ont des émotions (peur, surprise, joie…), toutes dispositions qui impliquent une vie de conscience, ainsi que la déclaration de Cambridge signée en 2012 par d’éminents scientifiques le pose clairement.

Dans les cirques, les animaux sont détenus en captivité, dressés de façon violente, comme l’attestent d’ailleurs les témoignages de dresseurs repentis, pour les forcer à exécuter des actes éthologiquement aberrants ou douloureux. De nombreux spécialistes du comportement ont observé ces animaux. Leur constat est sans appel : les animaux se réfugient dans la folie pour échapper à leur quotidien d’esclave.

En effet, les stéréotypies (un même mouvement répété inlassablement), uniquement observées en situation de captivité, sont des marqueurs forts d’une très grande souffrance psychique chronique. Qui n’a jamais vu des éléphants dans leur petit enclos se balancer de droite à gauche continuellement ? Qui n’a pas observé des fauves en cage tourner en rond sans cesse ? Les animaux dans les cirques présentent indéniablement des troubles du comportement.

Citons le poème La Panthère, de Rilke, qui, observant l’animal captif au Jardin des Plantes à Paris, écrit : « Son regard du retour éternel des barreaux s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien. Il ne lui semble voir que barreaux par milliers et derrière mille barreaux, plus de monde. »

Une absence totale de liberté, dans un environnement artificiel, plonge les animaux dans un ennui profond, une violence physique et psychique. Dans un recueil de textes sur la captivité, Colette évoque avec force la condition des fauves prisonniers que nous n’avons su que « désespérer », les animaux de cirque dont la « résignation lui était devenue intolérable ».

Ce ne sont évidemment pas les arts du cirque qui sont visés ; ils constituent un art à part entière et ont toute leur place dans la ville. Leur variété manifeste la créativité et le dynamisme du cirque : jongleur, clown, magicien, contorsionniste, funambule, lanceur de couteaux, voltigeur, trapéziste, danseur… Ce dont nous faisons le procès, c’est la présence d’animaux dans les cirques qui est incompatible avec leur qualité d’êtres sensibles.

Par ailleurs, en autorisant ce type de cirque à Paris, quel message envoyez-vous aux enfants, madame la maire ? Force et soumission sont les bases du fonctionnement des cirques avec les animaux, bien loin des valeurs de notre société. Les enfants accepteraient-ils d’aller voir les animaux dans les cirques s’ils savaient ce qui se passe derrière le rideau ? Ce jeu de dupes doit cesser.

Nos voisins européens — Finlande, Belgique, Autriche, Grande-Bretagne, Danemark… — montrent l’exemple en légiférant pour l’interdiction de la présence (totale ou partielle) d’animaux dans les cirques pour des raisons de bien-être animal. Tout récemment, la Catalogne espagnole a voté l’interdiction des animaux sauvages dans les cirques dans toute la région. La liste des villes françaises refusant les cirques avec animaux sur leur territoire s’allonge de mois en mois. Parmi elles, citons Bagnolet, Truchtersheim, Ajaccio, Roncq, Vourles, Oncourt, Montreuil, et dernièrement Chartres. Voilà pour les compagnies de cirques avec animaux une chance d’évoluer et d’innover !

Lire :   En Espagne, la Catalogne interdit les animaux sauvages dans les cirques

Paris, ville avant-gardiste à bien des égards, doit étendre sa compassion aux animaux et ne pas rester sourde à l’évolution des mentalités. Nous aimons notre ville, nous aimons y vivre, nous aimons y travailler, nous aimons son dynamisme culturel, mais la présence d’animaux dans les cirques à Paris entache sa beauté. Jacques Boutault, maire du 2e arrondissement de Paris, va d’ailleurs dans ce sens ; « Paris, a-t-il déclaré, s’honorerait de ne plus accueillir de cirques avec animaux sur son territoire. »

Madame la maire, nous vous appelons à ne plus rester sourde à la voix des Parisiennes et Parisiens qui, de plus en plus conscients de la condition réservée aux animaux, refusent leur captivité, les privations et les mutilations dont ils sont les victimes. Leur asservissement est cruel, indigne et désastreux d’un point de vue pédagogique. Il se nourrit des plus vils instincts. Vous accompagneriez un mouvement mondial de prise en considération de la sensibilité et de la dignité animales, que les législations reconnaissent peu à peu.

Nous vous demandons de refuser la présence de cirques détenant des animaux, pour que Paris ne devienne pas une ville figée dans des certitudes d’un autre siècle.

Dalila Bovet, éthologue, maître de conférences, Université Paris Ouest Nanterre la Défense.
Florence Burgat, philosophe, directrice de recherche, Institut national de la recherche agronomique.
Astrid Guillaume, sémioticienne, maître de conférences, Université Paris Sorbonne.
Jean-Pierre Marguénaud, professeur agrégé de droit privé et directeur de la Revue semestrielle de droit animalier, Université de Limoges.
Vincent Message, écrivain, maître de conférences en littérature, Université Paris VIII Saint-Denis.
Joël Minet, biologiste, professeur, Muséum national d’histoire naturelle de Paris.
Corine Pelluchon, philosophe, professeure, Université Franche-Comté.
Philippe Reigné, professeur agrégé de droit privé, Conservatoire national des arts et métiers.
Matthieu Ricard, biologiste, fondateur de Karuna-Shechen.
Pierre Jouventin, éthologue, directeur de recherche au Centre national de la Recherche Scientifique (retraité).

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